Une Langue hospitalière

Par André Brincourt, auteur de Langue française, terre d'accueil, qui a récemment gagné la grande médaille de la Francophonie de l'Académie française.


Evoquer la francophonie, c'est, à l'évidence, s'interroger sur la présence du français dans le monde. Ce pourrait être aussi constater la présence du monde dans le franç'ais, c'est-à-dire l'accueil fait par notre langue aux diverses sensibilités culturelles de l'univers. Phénomène caractéristique de notre temps, parce que l'histoire l'a voulu et que le génie propre de l'expression française a su répondre aux besoins de certains esprits en quête d'eux-mêmes.

Nous devrions y prêter un peu plus d'attention. Il est étonnant que nos histoires littéraires ne cherchent pas mieux à souligner, à analyser l'importance et la diversité du rapport qui s'est établi depuis peu entre tant d'écrivains d'origine étrangère et notre littérature, qui ne peut désormais s'expliquer sans eux. Car ils sont cent. Ils sont mille. De Kessel à Kundera, de Ionesco à Troyat, d'Anne Hébert à Shéhadé, de Senghor à Ben Jelloun, de Bosquet à Sarraute, de Boudjedra à Makine, de Lopes à Alexakis, de Semprun à Maalouf.

Certes, si nous voulons bien considérer notre littérature -- c'est-à-dire cet ensemble d'oeuvres d'une même forme d'expression -- comme un royaume sans frontières, il convient de séparer les plans, ce qui est une manière assez significative de revisiter notre patrimoine.

Il y a, d'une part, ce que l'histoire noue enseigne: du côté du Québec qui, soucieux de maintenir notre langue, sait lui donner aujourd'hui une singulière modernité; du côté de l'Afrique noire où, passant de l'oralité à l'écriture, la négritude chère à Céesaire et à Senghor a débroussaillé le chemin de l'universel; du côté du Maghreb où la langue de la colonisation est devenue, dans sa part la plus noble, une voie de liberté, notamment pour ces femmes algériennes de plus en plus nombreuses, de plus en plus courageuses. Mais il est, d'autre part, révélateur de constater, chez beaucoup de ceux qui ont "épousé" le français, une sorte de règlement de comptes avec eux- mêmes. Se "mériter", pour certains, selon la merveilleuse formule de Bianciotti, ou s'éprouver, comme a cherché à nous le faire comprendre Romain Gary. Et comment ne pas voir, par là même, une étrange expiation chez Cioran, qui, pour renaître dans un bain purificateur, tue sa jeunesse de fer! On pourrait multiplier les exemples: Julien Green qui, écrivain français de nationalité américaine, entretient son propre double; Michel Del Castillo dont l'oeuvre est bien celle du "possédé-dépossédé" de l'Espagne; Mohammed Dib qui, pour "apprendre le prix de la parole", nous dit qu'"Il faut se quitter pour renaître".

Quel sens faut-il donc donner à cette hospitalité de notre langue? Sans doute, n'est-il pas indifférent de reconnaître ce pouvoir d'accueil du français comme un signe primordial, encore que mal perçu -- cette capacité de notre langue de s'enrichir elle-même de l'imaginaire des autres et des sensibilités culturelles qui lui sont étrangères.

André Malraux n'avait pas tort de dire: 'La France n'est jamais si grande que lorsqu'elle va chercher, hors d'elle-même, sa propre voix.'

-- Le Figaro (17 novembre 1997).